Pourquoi cette question se pose maintenant

En 2026, le marché freelance IT français donne des signaux contradictoires. Les TJM plafonnent sur certaines stacks, les missions se font rares dans les secteurs sous pression économique, et l'IA générative commence à redéfinir la valeur du développeur senior. Dans ce contexte, les sirènes du CDI reprennent du volume — souvent portées par les clients finaux eux-mêmes, qui proposent à leur consultant en mission longue de « passer de l'autre côté ».

L'offre typique dans un grand compte français en 2026 : 50 000€ brut annuel, participation-intéressement-abondement d'environ deux mois de net, CET monétisable, CSE généreux, mutuelle, tickets restaurant. Sur le papier, c'est attractif. Dans les faits, c'est presque toujours perdant — et voici pourquoi.

Les hypothèses du calcul

Le cas analysé : un gérant d'EURL à l'IS, foyer à 3 parts (couple + 2 enfants), conjoint salarié cadre à 55 000€ brut/an. TJM facturé 430€ (sous la moyenne marché senior sur cette typologie de profil), 224 jours facturés par an.

Côté EURL, situation réelle :

Paramètre

Valeur

CA annuel HT

96 320 €

Charges d'exploitation (logiciels, compta, assurances, matériel)

8 000 €

Salaire brut gérant (TNS, rémunération nette de cotisations)

61 400 €

Cotisations URSSAF TNS payées par la société

26 864 €

IS

~ 0 € (société volontairement optimisée)

Part d'IR foyer attribuable au gérant (sur 11 216€ total foyer)

6 534 €

Net dans la poche annuel

54 866 €

Net mensuel

4 572 €

Côté CDI, offre réelle reçue dans un grand compte :

Paramètre

Valeur

Salaire brut annuel

50 000 €

Participation + intéressement + abondement PEE/PERCO

~ 6 000 € brut (≈ 2 mois de net)

CET monétisable

20 jours/an (plafond accord)

Mutuelle employeur (part patronale)

~ 700 €

Tickets restaurant (part employeur)

~ 1 050 €

CSE (chèques vacances, billetterie, cadeaux)

~ 600 €

Congés + RTT (avant monétisation CET)

45 j/an

Le face-à-face annuel, sans embellir

Chaque ligne du CDI est ramenée à sa valeur nette réelle, après cotisations salariales, CSG-CRDS et PAS (taux foyer 5,1% sur la tranche du gérant).

Poste

Valeur nette annuelle

Net après PAS (50 000€ brut, foyer 3 parts)

36 384 €

Participation + intéressement + abondement (après CSG-CRDS)

~ 5 400 €

CET 20 jours monétisés

~ 2 880 €

Mutuelle employeur

700 €

Tickets restaurant

1 050 €

CSE

600 €

Total net équivalent annuel CDI

~ 47 014 €

Écart brut : EURL 54 866€ vs CDI 47 014€, soit 7 852€/an en faveur de l'EURL, ou ~654€/mois.

Ce chiffre est déjà défavorable au CDI — et il est encore flatteur pour lui. Voici pourquoi.

Trois pièges qui font basculer l'arbitrage

Piège n°1 : le CET monétisable est un faux avantage

Un CET (compte épargne temps) monétisable à 20 jours par an semble offrir le beurre et l'argent du beurre : « je garde mes congés ou je les convertis en cash ». En réalité, c'est un choix binaire chaque année.

  • Si vous monétisez 20 jours : +2 880€/an net. Mais vous ne prenez plus que 25 jours de congés réels. Soit l'équivalent d'un freelance qui se pose 25 jours dans l'année — rien d'exceptionnel.

  • Si vous gardez vos 45 jours : vous profitez du vrai avantage congé du CDI, mais la ligne CET tombe à 0€.

Impossible d'avoir les deux. Et si l'on arbitre pour conserver les 45 jours (l'argument phare du CDI), le calcul devient :

Poste

Scénario CET non monétisé

Total net équivalent annuel CDI

~ 44 134 €

Écart vs EURL

− 10 732 €/an (− 894 €/mois)

Piège n°2 : la part bloquée du PEE/PERCO

Sur les 6 000€ bruts de participation/intéressement/abondement, une part structurellement significative va en PEE (bloqué 5 ans minimum, hors cas de déblocage anticipé) et en PERCO/PER collectif (bloqué jusqu'à la retraite). L'abondement employeur, en particulier, est toujours placé sur un plan d'épargne bloqué.

Un euro bloqué 5 ans ne vaut pas un euro cash. En finance, on applique une décote de liquidité : 15 à 25% sur un horizon de 5 ans, davantage au-delà. Pour un foyer qui a un crédit à rembourser, des projets d'investissement ou simplement un besoin de trésorerie, cette décote est très réelle.

En appliquant une décote de liquidité de 20% sur la part PEE/PERCO (estimée à 1/3 du total), la valeur réellement disponible passe de 5 400€ à environ 5 040€/an. Petit écart en apparence — mais il s'ajoute aux autres.

Piège n°3 : le taux PAS réel du foyer

Le PAS (prélèvement à la source) est l'impôt sur le revenu prélevé directement sur le salaire chaque mois. Son taux dépend de la situation fiscale globale du foyer (parts, autres revenus, charges déductibles), pas seulement du salaire considéré.

Les simulateurs en ligne grand public utilisent par défaut un taux forfaitaire de 12% (le "taux neutre" applicable quand l'administration ne connaît pas la situation du foyer). Avec ce taux par défaut, un salaire de 50 000€ brut donne un "net mensuel" affiché autour de 2 750€.

Mais un foyer réel — ici 3 parts fiscales avec un conjoint salarié à 55 000€ — bénéficie d'un taux personnalisé bien plus bas, de l'ordre de 5%. Le vrai net mensuel devient alors 3 032€, soit 280€/mois de plus que ce que le simulateur affichait.

C'est un piège qui joue en faveur du CDI dans la comparaison, à condition d'utiliser le bon taux. Beaucoup de candidats EURL → CDI font l'inverse : ils comparent un net CDI sous-estimé (calculé au taux neutre 12%) à leur net freelance réel et déjà fiscalement optimisé. Conclusion : ils croient que l'écart EURL/CDI est plus important qu'il ne l'est vraiment, et certains restent en EURL pour de mauvaises raisons.

Dans cette analyse, le bon taux personnalisé a été utilisé. C'est ce qui rend les chiffres défendables.

Le vrai écart, tous ajustements faits

Quatre scénarios possibles selon les arbitrages :

Scénario

Écart EURL vs CDI annuel

Écart mensuel

CET monétisé, valeur nominale

−7 852 €

−654 €

CET monétisé, valeur liquide

−8 212 €

−684 €

CET non monétisé (45j préservés), nominal

−10 732 €

−894 €

CET non monétisé, valeur liquide

−11 092 €

−924 €

Selon l'arbitrage du CET et la prise en compte de la liquidité réelle, l'EURL surperforme le CDI de 654 à 924€/mois. À TJM sous-évalué. En restant dans la même mission, chez le même client, sans rien changer.

Les risques du freelance, chiffrés honnêtement

Un article qui compare CDI et freelance sans intégrer les risques du statut indépendant est malhonnête. Les voici, posés lucidement.

Intercontrat et perte de mission. Risque principal et difficile à chiffrer précisément (peu de données publiques). Les retours d'expérience varient énormément : certains freelances avec un bon réseau et une niche tendue (data, cloud, IA) enchaînent les missions sans coupure pendant des années. D'autres, sur des stacks plus saturées ou en période de marché tendu (2023-2025), peuvent cumuler 2 à 4 mois d'intercontrat par an. Sur une carrière de 10 ans, l'ordre de grandeur réaliste se situe entre 80 et 160 jours cumulés sans mission, soit 35 000 à 70 000€ de CA manqué. Se gère par une trésorerie d'au moins 3 à 6 mois de charges maintenue en permanence dans la société, et par un travail de fond sur le réseau et la spécialisation pour réduire la fréquence et la durée des coupures.

Arrêt maladie long. Le gérant TNS est très mal couvert par défaut : environ 55€/jour des IJ Sécu TNS, plafonné. Une prévoyance Madelin sérieuse maintient 80% du revenu en cas d'arrêt prolongé, pour un coût annuel de 800 à 2 500€ selon l'âge et le niveau de garanties. Dans le cas présenté ici, cette prévoyance est déjà intégrée aux charges d'exploitation de la société (~840€/an pour un gérant en début de trentaine) — le net de 54 866€ est donc post-prévoyance. Ce n'est pas une ligne optionnelle pour un gérant TNS, c'est une ligne de base.

Parentalité. En CDI, le congé maternité est couvert à 100% du salaire (au-delà du plafond Sécu, via maintien employeur). Une gérante TNS touche environ 10 800€ forfaitaires, point. Pour un foyer en projet d'enfants, c'est un écart de 10 à 30k€ par enfant. À intégrer si la situation le commande.

Vieillissement de la stack / obsolescence. Risque réel mais pas asymétrique. Un salarié peut être poussé vers la sortie si sa stack devient legacy — la stabilité du CDI n'est pas ce qu'elle était dans les années 90. Un freelance discipliné qui investit 2-3 semaines de formation par an reste mieux armé qu'un salarié qui ne le fait pas.

Le vrai sujet qu'on a ignoré jusqu'ici

Tout ce qui précède a été calculé à TJM sous-évalué. Le TJM marché pour un profil CDP IT senior en 2026 se situe plutôt entre 560 et 650€ en direct (hors ESN), selon les sources de marché récentes.

Recalculons rapidement à 580€ de TJM, toutes choses égales par ailleurs :

  • CA : 580€ × 224j = 129 920€ (+33 600€ vs situation actuelle)

  • À structure de rémunération équivalente et IS optimisé, le net supplémentaire en poche se situe autour de +20 000€/an

  • Écart avec le CDI : ~2 300€/mois, soit l'équivalent d'un SMIC par mois.

À ce niveau-là, la conversation change de nature. Le CDI devient objectivement irrationnel, et le vrai sujet n'est plus "rester ou partir" mais pourquoi tant de freelances IT restent-ils captifs de TJM sous-évalués dans la durée ? C'est un autre article (le prochain).

La prise de position

Le CDI est régulièrement présenté comme une réponse rationnelle à l'incertitude du marché IT : IA qui transformerait le métier, durcissement de la concurrence, missions qui se raréfient. L'argument a du poids.

Mais accepter un CDI à 50 000€ brut pour fuir un avenir incertain revient à payer aujourd'hui, cher et en monnaie sonnante, une assurance dont personne ne connaît les conditions. Au prix fort : 650 à 900€/mois de rémunération nette, plus l'abandon de trois actifs que seul le statut indépendant offre — la liberté de changer de contexte, la vitesse d'apprentissage forcée par le changement de mission, l'optionalité future (revenir en CDI reste toujours possible ; l'inverse l'est beaucoup moins).

Un freelance IT qui bascule en CDI à ce niveau de rémunération parce qu'il craint l'avenir ne s'achète pas de la sécurité. Il s'achète de la tranquillité immédiate, et il la paye au prix d'un patrimoine qu'il ne constituera plus, d'une indépendance qu'il ne retrouvera pas facilement, et d'un plafond de carrière qu'il découvrira dans 5 ans.

La vraie réponse à un marché incertain n'est pas le CDI. C'est la négociation de son vrai prix, la diversification de ses compétences, et la construction patrimoniale pendant qu'on peut — précisément ce que le statut EURL permet.

Pour qui l'aversion au risque domine tout, ou pour qui la situation personnelle (projet d'enfants, conjoint sans revenus, engagement financier lourd) rend la sécurité du CDI objectivement prioritaire, la décision peut être différente. Pour tous les autres, les chiffres parlent.

Associé Unique publie tous les 15 jours une analyse chiffrée des décisions économiques, fiscales et patrimoniales qui structurent la vie d'un gérant d'EURL ou de SASU. Pas de généralités, pas de conseils bateau : les chiffres, les calculs, les arbitrages — tels qu'ils sont.

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